
« Nous sommes influencés par des dizaines de groupes hétérogènes », interview de Moriarty
Formé il y a 17 ans, ce groupe américano-français emporte tous les suffrages depuis un an avec son cocktail personnel de blues, de fol et de country. Interview avec Arthur Gillette, le guitariste, joint au téléphone entre deux avions.
Vous êtes de véritables globetrotteurs. Le nom du groupe est un hommage à Dean Moriarty, le héros du roman « Sur la route » de Jack Kerouac. En fait, ce livre c’est un peu votre vie non ?
« (rires). Au début ce n’était qu’une simple coïncidence. Mais il est vrai qu’au fil des années, c’est une prophétie qui s’est réalisée. Nous revenons juste d’un séjour à la Réunion où nous avons répété et composé avec une artiste locale qui se nomme Christine Salem. Nous ne savons pas encore ce que cela donnera mais nous avons enregistré plusieurs morceaux. Cela s’est fait sur un rythme 6/8 alors que le rock est basé sur du 4/4. C’était dépaysant. Nous avons aussi rencontré DanyelWaro, la grande star de la musique locale.Lui aussi est assez bluffant. Juste avant cela, nous étions en Australie pour une série de concerts. »
Vous vous êtes produits dans une trentaine de pays. Qui de la scène ou du studio est votre élément naturel préféré ?
« Le frisson des tournées et des concerts est complémentaire de celui du studio. Il y a la même différence qu’entre le plaisir de cuisiner et celui de manger. J’utilise souvent cette métaphore car elle reflète bien notre état d’esprit. Les plaisirs sont extrêmement liés mais sensiblement différents. En fait on adore jouer dans des lieux atypiques comme dans le plus vieux cinéma allemand, un manoir en ruine en Toscane, des hôpitaux psys, une chapelle de le Corbusier dans l’est de la France, des rues à Dublin. On recherche souvent des lieux très chargés de spiritualité. On aime les endroits étranges. Pour notre prochaine tournée, on va tourner dans des musées comme ceux de la chasse ou de la police puis se produire en formule dépouillée dans de nombreuses universités. L’air de rien, on fait quand même 200 concerts par an. »
Vous tirez principalement votre inspiration de la country, du blues et de la musique traditionnelle celte mais vous y ajoutez de nombreuses autres influences ou tout sorte de sonorités originales (machine à écrire, cloche d’hôtel, du kazoo). Comment harmonisez vous tout cela ? A l’instinct ou après de longues discussions ?
« Nous sommes influencés par des dizaines de groupes hétérogènes. Cela va de The Cure au Blues, de Depeche Mode au folk, de Joy Division au rock indé. Il n’y a pas de règles dans le groupe. Nous évoluons dans un univers très démocratique où tout peut se discuter sans hiérarchie ou parti pris. Une ligne mélodique peut être reprise par quelqu’un d’autre qui va l’améliorer ou l’amener plus loin. Nos disques sont composés morceaux après morceaux. Il n’y a pas une vision large et globale avant. On ne sait pas dans quelle direction on va. On se laisse porter et ensuite on se rend toujours compte que les compositions possèdent une forte cohérence musicale ou textuelle. Par exemple sur notre dernier cd (« The Missing Room » Air Rytmo/l’autre distribution 2011) tous les thèmes des paroles tournent autour de la mort, des prostituées, des crimes, des maquereaux. Et çà, on s’en est rendu compte par la suite… »
Vous êtes en train de composer en ce moment ?
« Non pas vraiment mais on a des envies de production. Plein d’idées qui vont des cordes d’Al Green à des parties très rock électrique comme Godspeed You Black Emperor. Nous devenons de plus en plus un collectif. En ce sens, il est possible que nous soyons plus sur scène dans le futur. Nous étions 5 au début mais on pourrait monter jusqu’à 10. On ne se fixe pas de limite à partir du moment où on trouve notre compte. C’est notre mentalité et elle concerne aussi bien les textes que la musique ou que notre formation. Le plaisir est très important et il doit le rester. Nous n’appartenons pas dans l’industrie du disque. Certains des membres travaillent à la mairie de Paris, un autre est professeur d’architecture à Rennes. Nous avons une vie en parallèle et nous tenons à la conserver. »
Malgré votre longue existence, votre popularité est très récente. Comment expliquez vous cela ?
« Bien sur, nous avons été surpris par ce succès soudain. Cela tient à peu de choses, en quelques semaines, nous sommes passés à Taratata et avons été diffusé sur Radio Nova, cela a suffit à remplir les salles de concert et a créer un bouche à oreille. On vient de créer notre propre maison de disque (Air Rythmo, anagramme de Moriarty). On peut dorénavant décider de faire exactement ce qu’on veut, que cela soit en artistique ou en logistique. On veut faire attention. Parfois, on te propose des musiques de pubs, des duos et tu ne fais pas attention et puis tu le regrettes. Ce sont des reflexes de l’industrie du disque qui ne nous plaisent pas. Nous voulons rester aux commandes. »
L’industrie du disque a été prise de cours par l’explosion du téléchargement illégal. Comment vous adaptez vous en tant que petite maison de disque ?
« Je ne sais pas vraiment si nous sommes affectés par le téléchargement illégal. Bien sur, certaines personnes se contentent des fichiers en mp3 et n’ont pas forcément envie de posséder l’objet.Notre cd a couté 3 euros à fabriquer, ce qui est assez élevé mais on voulait avoir une belle qualité de papier, un livret soigné. Notre activité est rentable de manière globale mais sans plus. On paye bien les gens et on réinvesti les bénéfices par exemple pour proposer une magnifique version en vinyle. »
Quels sont vos projets ?
« Il y a un metteur en scène/scénographe qui a écrit une pièce autour de notre second album (« The Missing Room »). Nous allons apparaître dans son spectacle pour y interpréter nos propres rôles au théâtre de Bastille (Paris) en septembre prochain. C’est très excitant comme initiative parce qu’on va jouer nos morceaux mais sans être au centre de l’attention sur scène. Il y aura peut être une tournée en Amérique Latine dans la foulée mais c’est un peu trop tôt pour être affirmatif. On peut déjà voir une première version non aboutie sur Arte live web.Et puis il y a ce projet à la Réunion avec Christine Salem. On verra ce qui en sortira. Notre chanteuse Rosemary devrait s’embarquer dans une collaboration avec un groupe ponctuel à l’automne. Mais pour çà aussi, il n’y a pas de confirmation. »
Dominique Mesmin




















