
Rencontre avec Julien Lacombe et Pascal Sid, réalisateurs de "Derrière les murs" avec Laetitia Casta
"Derrière les murs" est le dernier film de Julien Lacombe et Pascal Sid, et c'est aussi le premier film français en 3D ! Après l'interview de Laetitia Casta, Keek vous propose une rencontre avec les deux réalisateurs...
Synopsis
Auvergne, 1922. Suzanne, jeune romancière, décide de s’isoler à la campagne pour écrire son nouveau livre. Mais peu à peu des visions et des cauchemars font leur apparition tandis que de mystérieuses disparitions de petites filles sèment le trouble dans le village...
D’où vient votre envie de cinéma ?
Nous nous connaissons depuis la maternelle et notre envie de cinéma est née dès nos plus jeunes années. Nous avons fait une bonne partie de notre scolarité ensemble, souvent dans les mêmes classes. Ensemble, nous avons toujours regardé de nombreux films et dès nos quatorze-quinze ans, nous avons commencé à penser en faire notre métier. Nous avons grandi sur des références communes de films populaires, tant français qu’américains – particulièrement le cinéma pop-corn des années 80.
Difficile de dire vraiment comment les choses se sont décidées. Pendant des heures, nous nous racontions des histoires, souvent en mimant les choses de façon très vivante, en inventant des intrigues. Le cinéma nous est vite apparu comme le moyen naturel de les concrétiser. Dès la fin de notre scolarité, nous sommes passés à la pratique en achetant une caméra. D’abord des courts métrages, des pubs, avec toujours l’envie de nous lancer dans le cinéma.
Feriez-vous ce métier si vous n’aviez pas été amis ?
Nous alimentions mutuellement notre envie de cinéma. Si nous n’étions pas amis, nous exercerions certainement ce métier de façon différente. Au départ, nous faisions partie d’un groupe de copains, puis le jeu est devenu un travail. Pour le moment, nous n’envisageons pas de travailler l’un sans l’autre. On ne sait jamais ce que la vie peut nous réserver mais nous avons de nombreux projets en commun. Même si nous nous connaissons depuis presque trente ans maintenant, nous nous sommes rendu compte, avec ce film, que nous fonctionnons bien ensemble.
Etes-vous polyvalents tous les deux, complètement interchangeables, ou vous répartissez-vous les tâches ?
Nous fonctionnons comme un seul cerveau. Nous travaillons beaucoup en amont l’histoire, le scénario, le découpage, et sommes complètement interchangeables. L’un peut aller au cadre et l’autre vers les comédiens, et inversement. Nous construisons l’histoire à deux en nous appuyant l’un sur l’autre. L’un écrit, l’autre réagit et prolonge. Nous arrivons à une structure, un squelette,et nous homogénéisons le tout assez naturellement.
Racontez-nous : comment est né "Derrière les murs" ?
Ce film est né de toutes les nouvelles fantastiques de la littérature du XIXe que nous avons pu lire, aussi bien française comme Maupassant, qu’étrangère comme Lovecraft ou Poe. Ces nouvelles flirtent avec le fantastique mais pas de manière trop frontale. L’étrange n’est pas là comme un but, mais comme le miroir des failles et du fonctionnement de l’humain. Le fantastique nous renvoie à des peurs immémoriales souvent liées à nos propres limites. C’est cette matière, riche, implicante et universelle, qui nous intéressait.
Nous aimions l’idée d’être dans une méconnaissance totale de l’origine des peurs de notre personnage et d’en découvrir les causes peu à peu, de façon à générer un doute et une curiosité chez les gens. Le spectateur est placé au plus près du personnage, il voit cette femme se demander, réagir, tout en la découvrant. C’est une sorte de puzzle dont chaque pièce dessine une image que l’on ne comprend qu’à la fin.
Le film équilibre efficacement l’aspect fantastique et l’aspect humain. Comment avez-vous mis au point ce dosage ?
Parallèlement aux éléments de mystère, il était primordial que le public se sente proche du personnage. En amenant le thème de la maternité, de l’attachement à cette petite fille, nous avions le moyen de lier les peurs et les doutes à quelque chose qui parle et touche tout le monde. Le film a mis trois ans à se monter et pendant cette période, nous avons eu le temps de développer le scénario.
Et nous-mêmes avons grandi en tant qu’auteurs. Tous les projets que nous avons développés entre-temps nous ont enrichis et nous ont permis de développer cette histoire en bénéficiant de l’expérience et de la maturité acquises. Nous n’étions plus simplement des petits jeunes qui voulaient faire du cinéma. Nous nous sommes rendu compte de la force du médium qui impliquait que nous écrivions des histoires allant au-delà de nos rêves d’adolescents. Finalement, le long délai pour faire le film nous aura servi. Nous avons ainsi eu le temps de le mûrir.
La structure de votre histoire est assez... atypique ! Comment la décririez-vous ?
Comme toujours, l’histoire se construit autour d’un personnage plongé dans une situation particulière. Ici, nous avons une jeune femme qui s’éloigne de sa vie habituelle pour échapper à ses démons et trouver la force d’écrire son nouveau roman. Nous sommes partis d’une variation sur le thème du fantastique avec un auteur isolé, assez archétypal, mais agencée comme un thriller d’aujourd’hui.
La personne isolée dans une maison à la campagne est un thème courant que nous avons voulu traiter d’une manière originale pour ne pas faire un simple film de genre. En le situant dans les années 20, c’est un isolement concret, différent de l’isolement artificiel du XXIe siècle. À cette époque, les routes sont des chemins, il n’y a qu’un seul téléphone par village avec trois heures d’attente. Ce film fonctionne parce que l’on s’intéresse au personnage. Notre ambition est de traiter d’une histoire très personnelle, assez classique au sens de la narration mais avec les codes du film à suspense.
Comment avez-vous choisi Laetitia Casta ?
Nous aimions beaucoup le travail de comédienne de Laetitia, et pourtant nous n’avons pas pensé à elle en premier. La révélation est venue de notre rencontre. Elle nous a fait une impression extrêmement forte et nous l’avons immédiatement choisie. Elle est de tous les plans, jouant souvent seule. Elle porte le film sur ses épaules. Laetitia a pris le film comme un défi. Dès qu’elle est arrivée sur le projet, nous nous sommes rendu compte de son implication et de son impressionnante force de proposition. Elle s’est réellement composée un personnage, jusque dans les moindres détails, les moindres gestes. Ceux qui pensaient la connaître en tant qu’actrice seront surpris. Le résultat est d’autant plus impressionnant que ce ne sont ni son image publique, souvent réductrice, ni sa plastique, qui font le personnage. Ce n’est pas une belle femme que nous voyons à l’écran, mais une jeune femme attachante, perdue, bouleversante et confrontée à des peurs et des douleurs que nous pouvons tous comprendre.
Elle est allée chercher, construire ce personnage en elle avec un soin et une précision qui servent complètement notre approche. Dès les premières scènes, nous avons su que l’avoir était une chance. C’est une grande pro qui travaille beaucoup en amont. Avant les prises, elle disparaît pour se mettre en condition et lorsqu’elle revient, elle est le personnage. On la sentait vraiment dans le rôle, réellement. C’était parfois déstabilisant pour nous qui, à l’occasion de ce premier film, découvrions la direction d’acteurs et le travail avec eux. Nous avons donc révisé notre grille de lecture en fonction de ce qu’elle souhaitait et tout s’est très bien passé.
Qu’apporte-t-elle au personnage ?
Malgré la précision de notre écriture, nous aimons aussi laisser un espace de liberté pour que les comédiens puissent s’approprier leur rôle. Laetitia incarne le personnage sur la base de ce que nous avions imaginé, mais elle l’emmène encore plus loin en lui offrant son ressenti. Elle nous faisait par exemple des propositions différentes pour certaines de ses réactions. Sa façon de voir le personnage nous a servi. Elle avait en général raison car elle avait construit son rôle avec cohérence du début à la fin. Nous l’avons donc rapidement considérée comme un auteur à part entière. Elle enrichissait le film. Nous discutions en bonne intelligence, sachant que nous allions tous dans la même direction.

Pouvez-vous nous parler des autres comédiens ?
Nous connaissions Thierry Neuvic par son travail, mais c’est au casting que nous l’avons vraiment découvert. C’est un homme simple, naturel, très sécurisant. Il est une icône de mec, droit, viril. Nous voulions jouer sur son côté mâle et beau gosse qui pourtant, dans sa relation avec Laetitia, n’est pas celui qui prend les devants. Bien que déstabilisé par le côté offensif de cette femme qui séduit sans y mettre les formes, il est un peu paternel avec elle. Originaire de la campagne, son personnage est confronté à cette femme, venant elle-même de la campagne, mais qui représente l’image de la ville. Il était un rayon de soleil sur le tournage.
Quand nous avons rencontré Jacques Bonnaffé pour discuter, il avait une vision très claire du personnage qui dépassait ce que nous avions imaginé. Nous avons tout de suite senti qu’avec lui, nous avions un personnage qui tenait la route. C’est cette incarnation du personnage que l’on attend du comédien. Pour nous, les acteurs ne sont pas des marionnettes. On fait jouer des personnalités et on espère qu’ils vont nourrir leur rôle de tout ce qu’ils sont. L’expérience de Jacques, la connaissance qu’il a des gens était plus importante que la nôtre et lui a permis d’enrichir le film.
Au cours du casting, Emma Ninnuci, qui incarne la petite fille, s’est très vite démarquée. Elle a un physique et une grande maturité qui lui permet de saisir les intentions de jeu aussi bien qu’un adulte. Malgré la complexité des thèmes, elle en avait une compréhension intuitive. Elle n’a pas énormément de texte, et nous avions besoin d’un visage et d’yeux très expressifs. Son regard naturellement mélancolique lui donne un côté angélique qui séduit Laetitia en lui rappelant sa propre fille.
Nous avons toujours adoré Roger Dumas. Nous avions envie de travailler avec lui depuis longtemps ! Nous lui avions modestement envoyé le scénario en espérant qu’il l’accepte. Pour faire exister rapidement ce personnage de curé, nous avions besoin d’un acteur doué d’un grand charisme. Après avoir accepté de faire le film, il nous a révélé qu’il avait lui-même été élevé par des curés et qu’il avait depuis racheté l’école en Auvergne pour y vivre. Tous ces éléments en faisaient l’interprète idéal de ce rôle pourtant court.
Votre film est aussi le premier film français réalisé en 3D, mais le procédé prend ici un sens particulier et très adapté en nous plongeant réellement dans l’univers de l’héroïne…
À l’instar du son et de la couleur, nous pensons que le relief marque une nouvelle étape dans l’histoire du cinéma. Avec une espèce d’insouciance, nous avions envie de nous y frotter car c’est un défi technique aussi bien que narratif. Nous pensons qu’il apporte une force d’immersion par rapport à l’état du personnage, par le côté surnaturel que le film propose. Le but n’était pas de faire un relief de parc d’attractions mais d’immerger le spectateur, qu’il ait l’impression d’être aux côtés de l’héroïne. Le film fonctionne évidemment très bien en 2D mais il gagne en atmosphère avec le relief. Le spectateur doit continuer à percevoir le relief mais l’oublier au bout d’un quart d’heure à vingt minutes. Comme on l’oublie dans la vie de tous les jours.
Où avez-vous trouvé les décors ?
Le tournage a duré trente-huit jours dont une journée supplémentaire à cause d’une tempête ! Nous avons tourné en décors naturels, deux semaines en Haute-Loire pour les extérieurs et le reste en Poitou-Charentes. L’église troglodyte et la maison se situent dans la Vienne. Ce manoir dont une partie date du XIIIe siècle est habité par un couple de vieux aristocrates. Ce couple âgé, encore très actif, a continué à habiter la maison pendant que nous tournions. Nous l’avons à peine redécorée, et remeublée.
Ils étaient souvent à suivre le tournage, toujours confiants. Ils n’ont même pas bronché lorsque nous avons mis le feu à leur salon. Ils ne se sont jamais départis de leur bonne humeur malgré le bruit que nous faisions en tournant parfois jusqu’à six heures du matin à quelques mètres de leur chambre. Nous avons été très bien accueillis. De jour, cette maison était agréable à vivre, mais la nuit, perdue dans la campagne, elle devenait vraiment inquiétante ! La partie souterraine a été tournée dans une ancienne carrière située sous un château de la région, qui – nous l’avons appris ensuite –appartenait à une autre branche de la même famille.
Vous souvenez-vous de la première scène tournée ?
C’est celle où Laetitia téléphone à son éditeur. C’était une scène simple pour nous et pour elle, et il valait mieux parce que dès le lendemain – hasard du plan de travail – nous attaquions la scène dans la salle de bains où elle est à moitié nue dans une baignoire ! Cette scène n’était facile ni pour elle, arrivée tardivement sur le tournage, ni pour nous qui la découvrions. Laetitia s’en est remarquablement bien sortie. Nos producteurs, présents les deux premiers jours, sont repartis bluffés.
Comment définiriez-vous votre mise en scène ?
Notre cinéma est plutôt classique, il prend le temps de montrer, d’explorer, sans effets inutiles. Le contraste entre cette espèce de stabilité narrative et la violence des sentiments provoque quelque chose de fort.
Le travail accompli sur la musique du film reflète assez notre état d’esprit. Elle est classique, avec beaucoup de thèmes qui se conjuguent. Nous voulions plusieurs ambiances musicales, et une évolution. Au début, la musique est plutôt froide, atonale. Assez menaçante, elle joue sur l’angoisse du spectateur, pour se terminer à la fin en une espèce de mouvement beaucoup plus écrit, plus romanesque. Les thèmes de chaque personnage se rejoignent dans une sorte de mouvement qui monte sans discontinuer pendant quinze minutes.
Nous allons un peu à contre-courant de ces films de trois heures réduits à une heure et demie par les découpages et le montage. Nous aurions pu faire tout le film à l’épaule, mais l’hystérie de la forme aurait pris le pas sur la réalité et la densité des situations. Chaque scène apporte des informations. Le travail de base du réalisateur est d’adapter sa grammaire à son histoire, et celle-là exigeait une vraie lisibilité pour le spectateur.
Qu’avez-vous appris du cinéma ? Vous vous sentez à votre place et souhaitez continuer ?
Nous connaissons suffisamment nos forces et nos faiblesses pour anticiper nos réactions et savoir que nous pouvons compter l’un sur l’autre. Sans savoir ce qui vient plus particulièrement de l’un ou l’autre, tourner à deux nous permet un échange constant et un certain recul. Cela nous fait gagner du temps. C’est un métier de collaboration.
Sur ce projet, nous avons tenu notre budget et nos plannings. En gros, nous avons passé le permis de conduire et nous allons continuer ensemble. Nous avons beaucoup de projets, de films et de sujets qui nous tiennent à cœur et qui sont bien avancés. Nous avons l’impression d’être à notre place, mais ce n’est pas forcément à nous de le dire ! Ce film est un drame psychologique mais nous sommes tentés par tous les genres. C’est l’histoire qui compte avant tout, et si elle se déroule sur un fond de polar ou d’un autre genre, nous en prendrons les codes.
Et pour conclure : quel souvenir particulier garderez-vous de ce premier film ?
Nous étions toujours dans l’action et jamais dans la contemplation. Malgré notre recul et notre double regard, on terminait chaque séquence en sachant qu’une autre nous attendait tout de suite après. On commence seulement à prendre conscience de ce qui nous est arrivé et de tout ce que nous avons vécu. Ce qui nous restera sans doute, ce sont les discussions avec Laetitia et l’image d’un dîner, en Auvergne, la veille du tournage, sur une grande terrasse dominant une magnifique vallée, sous un ciel très nuageux. Au coucher du soleil, entre les nuages, une sorte de rideau lumineux rouge sang s’est illuminé dans le ciel, à perte de vue. Nous avons pris cela comme un joli signe, le calme avant la tempête…



















