
Rire, c’est aussi vieux que l’Homme. Sans pour autant que ça lui soit propre, soit dit en passant. Voilà donc un drôle de sujet.
S’esclaffer bruyamment de manière incontrôlable, rire sous cape sans desserrer les lèvres… C’est aussi vieux que l’Homme. Sans pour autant que ça lui soit propre, soit dit en passant. Voilà donc un drôle de sujet.
On sait aujourd’hui que les primates sont capables de rire. Nos lointains ancêtres velus devaient probablement l’être aussi. À quand une découverte paléontologique majeure : celle d’un hominidé qui se serait décroché la mâchoire ?
Pour l’instant, il faut remonter à l’Antiquité grecque pour observer les premières traces écrites du rire et de l’humour. Diogène de Sinope (- 413/- 323), philosophe grec fondateur de l’école de pensée cynique, enseignait l’anticonformisme et le rejet des conventions sociales. Pour dénoncer leur caractère factice, il avait abondamment recours aux sarcasmes et à l’ironie. Le rire servait déjà à désacraliser le sérieux.
Alors, c’est un Grec et un Romain…
Ce n’est pas encore de la bonne blagounette, mais ça arrive : figurez-vous que le plus ancien recueil de blagues connu est grec lui aussi. Il s’agit du Philogelos ("celui qui aime rire"), compilation de 265 vannes pas forcément toutes très drôles au regard de notre humour moderne, rédigée entre le IVe et le IIIe siècle avant J*.
À la même époque, circule chez ces impayables Grecs un drôle de livre, le Margitès : ce poème comique est une parodie d’aventures, la première du genre, qui raconte les déboires du personnage du même nom, un simple d’esprit à la stupidité légendaire à qui il arrive des gags rocambolesques.
Après ces oeuvres, on pourrait citer les textes du grand poète comique Aristophane (450-386) ou encore Démocrite, Socrate, Aristote : tous ont parlé du rire, non pas toujours pour faire rire, mais pour traiter de ses vertus pour l’esprit critique et la prise de distance vis-à-vis des conventions. Et après eux, le théâtre romain ne fut pas en reste pour faire rire dans les amphithéâtres…
Pas drôle, juste excellent
Dans "Le Nom de la Rose", superbement porté à l’écran par Jean-Jacques Annaud, Umberto Eco fait d’un hypothétique second tome de "la Poétique" d’Aristote, censé traiter de la comédie, et donc du rire, le pivot d’un thriller médiéval très érudit.
La fin de l’ouvrage résume à elle seule une belle problématique, lorsque le coupable enfin démasqué défend sa cause : "le rire tue la peur, et sans la peur, il n’y a pas de foi. Car, sans la peur du Diable, il n’y a plus besoin de Dieu."
Vers le rire moderne
Les formes plus modernes d’humour et de rire doivent beaucoup à Rabelais, "père" de Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), les deux géants bon vivants. L’esprit paillard y atteint des sommets, la critique des moeurs de son temps, en particulier celle de l’Église (ou dans l’Église), est drôle et féroce. Mais c’est évidemment Molière, avec son théâtre de farce souvent subtil, qui marque le plus l’histoire du rire moderne.
La Fontaine, La Bruyère, Voltaire… Le thème du rire sous ses différentes formes sera répandu chez la quasi-totalité des auteurs classiques : souvent d’ailleurs pour moquer l’autorité, faute d’autre moyen de la contester.
N’oublions pas non plus Cervantès : avec son personnage de rêveur illuminé qui se prend pour un chevalier errant et s’improvise justicier (Don Quichotte, 1605), il invente le roman comique picaresque.
Ça ne me fait pas rire !
Malgré ses vertus, le rire ne fait pas l’unanimité. Baudelaire, en bon poète maudit pas très versé sur la légèreté, a eu des mots très durs à son égard, parlant au sujet du "comique" d’un "des plus clairs signes sataniques de l’homme" , une manifestation du rejet de l’homme par l’homme. Ambiance…
C’était aussi à peu de choses près la thèse du grand philosophe Bergson, auteur d’un travail de référence sur le sujet : "Le rire, Essai sur la signification du comique" (1899). Il y développe une analyse critique et conclut, sans humour aucun, que le rire requiert beaucoup d’insensibilité et manifeste une forme de sanction sociale. Sans surprise, on lui préfère les Marx Brothers, Monty Python, Pierres Desproges et les Nuls. Étonnant, non ?
Trois monuments du XXe siècle
Marx Brothers : rien à voir avec Karl Marx. Des années 20 aux années 40, cette troupe de frères comédiens new-yorkais à tout fait : cinéma, théâtre, music-hall… Grands amateurs d’absurde et de burlesque, ils ont inspiré plusieurs générations de comiques.
Monty Python Flying Circus (1969-1974) : série d’émissions diffusés sur la BBC, composées de sketches, de parodies d’émissions, de faux reportages délirants, montés par les Monty Python. Un monument du non-sense (absurde) britannique. Un autre sketch est à l’origine de l’utilisation du mot spam pour qualifier quelque chose d’envahissant.
Pierre Desproges (1988) : "On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ? Vous pouvez rester…" Qui oserait aujourd’hui ouvrir ainsi son spectacle sans s’attirer les foudres des associations de censeurs ? Radio, télé, spectacles, ouvrages (même un roman)… Pierre Desproges a tout fait. Homme très cultivé à l’humour noir et caustique, il s’en prenait à tout et à tout le monde.
Fabien Cluzel




















